Musique classique et hip-hop : Histoire d’une rencontre inattendue

Musiqcue classique et musique hip-hop : une rencontre inattendue

mardi 8 juin 2021

Le sample est le nom donné à la pratique musicale d’introduire une partie d’une œuvre musicale préexistante dans une nouvelle composition. C’est une pratique aujourd’hui très courante, et la musique classique n’a pas épargnée par le phénomène. Elle a en effet beaucoup été samplée, notamment dans le Hip-Hop. Pour connaitre les origine de ce mariage inattendu, 1001 Notes vous propose un voyage dans le temps aux origines de la musique hip-hop et du sample.

Naissance du Hip-Hop et popularisation du sampling

C’est dans le Bronx pauvre et délabré des années 70 que naît le hip-hop. Dans une forme de tradition de la musique noire qui avait détourné le saxophone de son usage classique pour en faire un instrument important du jazz, DJ Kool Herc, Afrika Bambaataa et Grandmaster Flash commencent à détourner l’utilisation de platines vinyles. D’un appareil pour diffuser de la musique, elles deviennent entre leurs mains des objets leurs permettant d’isoler, d’assembler et de mettre en boucle (loop) des passages de disque de musique déjà existante. Ces passages sont pour la plupart issue des bons souvenir musicaux de la communauté afro-américaine qui habite alors le Bronx, à savoir le jazz et ses dérivés (soul, funk, etc.) en contraste avec le Disco qui faisait alors fureur dans les beaux quartiers de New-York. En isolant les breaks de batterie de ces morceaux, ces pionniers jettent les bases de ce que sera la musique Hip-Hop .

Le sample trouve ici sa forme la plus primitive qui se perfectionnera au fur et à mesure que les équipements musicaux progresseront dans les années suivantes. Le premier sampler numérique fait son apparition en 1979. Progressivement, la technique se répand durant les années 80 à travers des groupes aux sonorités électroniques comme Kraftwerk et Depeche Mode. La musique Hip-Hop fait aussi partie des premières à profiter de ces avancées techniques. Ses représentants feront un usage massif du SP 1200 de chez E-mu qui bouleversa la manière dont la musique Hip-Hop est produite. Le sample est soudain devenu beaucoup plus facile a réaliser. Ainsi, on assista à une prolifération des compositeurs de musique Hip-Hop, tous à la recherche de la boucle qui les propulsera sur le devant de la scène.

Des origines dans le Jazz

L’ancêtre du sample prend la forme d’une tradition entre musiciens de jazz. Pour se rendre mutuellement hommage, ils s’empruntent des morceaux de mélodies, des « licks ». La plus connue de ces mélodie porte le nom de Lick. Son utilisation est aujourd’hui considérée comme une blague entre musiciens tant elle a été utilisée.

Au même moment, la musique Hip-Hop commence à se faire connaitre du grand public. Si le genre est au départ dédié à la scène (les seuls enregistrements étaient des cassettes pirates vendues sous le manteau), les premiers pressages de disques durant cette période font progressivement basculer cette musique des cercles d’initiés du Bronx et de Harlem aux oreilles du grand public. le Hip-Hop devient un phénomène mondial s’appuyant sur des instruments permettant de sampler très facilement n’importe quel morceau de musique.  Ce virage commercial s’est effectué en partie grâce au groupe Run DMC qui a force de sampler le morceau « Walk this way » des rockeurs de Aerosmith finira par collaborer avec eux sur une nouvelle version de la chanson. En se présentant aux côtés d’un groupe de rock reconnu, Run DMC fait définitivement basculer le hip-hop dans la musique mainstream.

Le tournant des droits d’auteurs : une rencontre forcée entre Musique classique et hip-hop

Le Hip-Hop devenant populaire, les sommes d’argent mises en jeu dans le milieu de cette musique émergente vont croissantes. Les maisons de disques et les artistes samplés ont voulu prendre leur part du gâteau en traînant certains artistes devant les tribunaux pour faire valoir leurs droits d’auteurs.

L’année 1991 marque un tournant. Jusqu’à cette date, les artistes hip-hop bénéficiaient du principe de minimis qui leur laissait une marge de manœuvre suffisamment large pour expérimenter avec n’importe quel sample. Les premiers procès en lien avec le sample dans les années 80 ont pu être remportés en faisant appel à ce principe. Mais le procès opposant Biz Markie, connu pour le titre « Just a Friend », et le chanteur irlandais Gilbert O’Sullivan en 1991, instaura une nouvelle règle qui changea l’univers du sampling. La règle du clearance oblige alors chaque artiste souhaitant sampler un morceau à demander l’autorisation aux ayants-droit. Ces derniers sont autorisés à réclamer une somme forfaitaire ou une redevance sur les revenus générés par le morceau qui l’a samplé.

Attaquée sur ce qui fait son essence, il a fallut trouver des parades pour que la musique Hip-Hop continue d’exister. L’une d’entre elles est d’aller chercher ses samples du côté de la musique classique. La plupart des compositions étant tombées dans le domaine public, il existe de nombreuses interprétations de la même pièce, ce qui rend l’identification de l’extrait bien plus difficile, voire quasiment impossible. C’est ainsi que la musique hip-hop prend un tournant artistique qui va redéfinir le genre et lui donner sa patte pour les années à venir.

Nos samples favoris de musique classique dans le Hip-Hop

Method Man – Tical (1994)

Pilier du rap américain des années 90 avec le Wu-Tang Clan, Method Man développe aussi une carrière solo. Les premières notes de son premier album sorti en 1994 sont empruntées à la composition de Modeste Moussorgski intitulé « Tableaux d’une exposition » (1871). Si l’envie vous prend d’entendre l’œuvre du compositeur russe en live, le pianiste Mikhaïl Rudy l’interprétera lors d’un concert au Festival 1001 Notes le 7 août prochain. (Re)lisez son interview sur le blog.

 

The Avalanches ft. Biz Markie & Jean-Michel Bernard – The Noisy Eater (2016)

The Avalanches sample ici une composition de Vladimir Cosma intitulée « Petits Pas Cadencés » (1971). Retrouvez le célèbre composteur de musique de films en concert au Festival 1001 Notes le 24 Juillet prochain et (re)lisez son interview sur le blog.

 

Cunninlynguists – Lynguistics (2001)

Avec son nom à la fois empreint d’humour et de provocation, le groupe des Cunninlynguists a ici samplé le Concerto pour violon en ré majeur de Tchaïkovski (1878). Il semblerait que cette composition de Tchaïkovski soit si dure à jouer que Léopold Auer, talentueux violoniste Hongrois pour qui Tchaïkovski composa cette pièce, refusa de la jouer. Il faudra finalement attendre 3 ans de préparation pour que Adolphe Brodsy, musicien non moins talentueux interprète la composition pour la première fois.

Stupeflip – Stupeflip vite ! (2011)

Groupe emblématique du rap alternatif français, Stupeflip va ici puiser dans l’ouverture de « Der Freichutz ». Opéra allemand composé par Carl Maria Von Weber (1821). C’est l’un des premiers opéra romantique.

Lino – Wolfgang (2015)

Écrit au début de l’apogée de sa carrière, le requiem de Dvorak est ici samplé par Lino sur sa chanson « Wolfgang » dont le texte n’est pas avare en références à la musique classique. Un concert sera consacré à Dvorak le 6 août prochain lors du Festival 1001 Notes. Bruno Philippe (violoncelle), Nicolas Krauze (direction) & l’Orchestre de Chambre Nouvelle Europe y célèbreront le compositeur tchèque.

 

Paul Lemarchand