Interview : Bachar Mar-Khalifé

Interview : Bachar Mar-Khalifé

lundi 1 août 2022

Le mardi 26 juillet, Bachar Mar-Khalifé s’est produit à la patinoire pour l’édition 2022 du Festival 1001 Notes. Avant sa prestation, il a accepté de répondre à quelques unes de nos questions.

Comment avez-vous été inspiré pour votre album The End consacré à la musique de films ?
The End, c’est une compilation des musiques que j’ai composées pour le cinéma. J’ai commencé à travailler sur des films en 2013, et jusqu’à aujourd’hui, j’ai beaucoup de plaisir à faire ça. C’est venu un peu par hasard, je n’ai pas cherché à être compositeur de musiques de films, mais à chaque fois, les réalisateurs ou réalisatrices venaient me voir et voulaient travailler avec ma musique. J’ai eu beaucoup de chance de tomber sur des films qui étaient très très beaux, jusque-là !

C’est donc plutôt le cinéma qui est venu vous chercher, que le contraire ?
Oui, je pense que les réalisateurs ou réalisatrices cherchent de la musique qui est proche de leur vision, qui aide leur narration, qui accompagne leurs personnages. Ils se « font un film » (c’est le cas de le dire) dans leur tête, et quand c’est spontané comme ça, et qu’ils s’adressent aux compositeurs, c’est souvent de bonne augure.

Généralement, on constate que, d’un morceau à l’autre, le registre de vos compositions change complètement. D’où vous vient l’inspiration pour vos compositions ?
Je ne sais pas si l’inspiration vient « comme ça ». Il y a eu quelquefois, des révélations, comme ça, incroyables, sur deux-trois chansons, mais sur le reste, c’est beaucoup de temps. On se perd, on ne sait plus ce qu’on fait, pourquoi on est là, au studio, est-ce que c’est bien ? Enfin, c’est souvent pas bien… Donc, je crois que l’inspiration vient surtout de la solitude, du chaos, des choses un peu difficiles. C’est après, une fois qu’on a une toute petite trace, un petit espoir de se dire : « peut-être que ça, ça peut devenir une chanson ! » c’est là que le travail commence vraiment. Je crois que c’est vraiment le fait de construire la chanson qui fait qu’à la fin, on a quelque chose de « potable. »

Et vous construisez tout de suite avec votre équipe, ou vous préférez vraiment le murer tout seul ? Comment travaillez-vous ?
Oui, tout seul, vraiment. Tout seul, tout seul. Jusqu’au dernier instant, et là, l’équipe rentre en jeu. Il y a ma femme en premier, après il y a les ingés-son, avec qui je passe beaucoup de temps et avec qui je travaille depuis longtemps. Ce sont toujours un peu les mêmes personnes depuis 10-15 ans, mais toujours en échappant à la routine, parce que c’est la chose qui peut être effrayante pour la musique.

Vous êtes très attaché à votre pays d’origine, le Liban, on sait que vous avez reversé dix pourcents des bénéfices de votre album On/Off à des ONG lors de l’explosion du port de Beyrouth. Pouvez-vous nous en parler un peu, si vous le souhaitez ?
Mon pays d’origine, c’est le pays de ma grand-mère, de mon enfance, c’est la montagne, la nature, c’est un style de vie, des gens très généreux, de la fidélité dans la famille, des échanges avec des inconnus dans la rue. C’est plein de choses que j’ai envie de préserver, j’ai envie qu’il y ait une petite trace de ça dans ce que je fais. C’est beaucoup plus quelque chose de personnel que quelque chose que j’essayerais absolument de retranscrire musicalement, mais je pense que ces traces suffisent pour que ce soit déjà une partie très importante de mon travail.

C’est donc presque instinctif, et ça vient se greffer naturellement dans vos compositions ?
Je pense, oui. Je pense que de toute façon, dans les compositions, il y a un peu de tout ce qu’il y a dans la vie.

Comment vous voyez-vous dans dix ans ?
Alors, quel âge j’ai, en ce moment ? Dans dix ans, je me vois un peu toujours dans la même lutte, qui est une lutte quotidienne. Tiraillé entre « est-ce que ça vaut le coup ? est-ce que je continue ? » et la réponse est souvent oui, mais ce n’est pas acquis. Ce n’est pas quelque chose comme « ça y est je suis bien, ça continue ! » c’est une lutte permanente. Mais je pense que la vie n’a de sens que dans la lutte, et n’a pas de sens dans le confort (je crois).

Avez-vous des futures collaborations de prévues ? Ou bien, avec qui aimeriez-vous collaborer prochainement (même dans un rêve) ?
J’ai déjà vécu des rêves éveillés. Par exemple, je ne pouvais pas rêver de collaborer avec Christophe, avec qui j’ai fait une chanson, mais c’est arrivé, et c’est quelque chose que je garde très précieusement. Les futures collaborations, c’est surtout sur des musiques de films, puisque j’entame le premier long-métrage d’une jeune cinéaste qui s’appelle Toulaye Ramata Sy, et je vais aborder aussi le second long-métrage de Chloé Mazlo, à priori. Je vais me consacrer un petit peu plus à ça. Mes collaborations, ce sont des accidents, en fait. Des accidents heureux, la plupart du temps.

Vous êtes père de trois enfants, comment conciliez-vous votre vie de famille, et la vie d’artiste, sur la route ?
Sur la route, c’est quasiment impossible. Ce sont vraiment des choses très contradictoires. Mais, par exemple, récemment, on était tous sur le chemin des vacances, et il se trouve que j’avais un concert à Utrecht, en Hollande. Je suis arrivé avec la voiture avec toute la famille, et j’ai fait le concert, et je suis reparti. C’est deux choses complètement contradictoires, mais c’est rigolo, c’est très enrichissant.
Je ne sais pas si je dois développer, parce que j’ai envie de rigoler… Les enfants, ils prennent le pouvoir, je crois, en 2022, c’est leur époque. Il ne faut pas trop lutter, il faut lutter à leurs côtés, mais pas contre eux, parce qu’ils sont très, très forts !

Propos recueillis par Caroline Amet, Romane Zucaro et Maxime Verhaeghe

photos : Amelin Chanteloup