Le parcours de Jean Catoire

Le parcours de Jean Catoire

vendredi 14 janvier 2022

Découvrez l’intégrale des oeuvres pour piano de Jean Catoire interprétées par Nicolas Horvath, en huit volumes.

Jean Catoire est né à Paris en 1923  de parents russes (et d’origine française  et allemande) tout juste installés dans  la capitale. Enfant, il est immergé  dans la culture russe et à l’âge de 15 ans,  il entre au Conservatoire Serge  Rachmaninov, où il prend ses premiers  cours de piano dans le cadre d’un cursus  diplômant. Quelques années plus tard,  il étudie la composition avec Paul Kovalev (ancien élève de Max  Reger au Conservatoire de Leipzig)  et Vladimir Butzov, pianiste  et compositeur russe renommé.

Après la guerre, ses études avec Messiaen – dans le cadre des cours  d’analyse musicale au Conservatoire  National Supérieur de Musique  de Paris – le conduiront en 1949  à Tanglewood où il découvrira  un nouveau monde musical. En 1950, le chef d’orchestre Léon Barzin,  avec qui Catoire avait étudié à Paris,  dirige sa 7e symphonie (Catoire  en composera plus de 70) à Carnegie  Hall – Jean Catoire n’avait que 27 ans.  Toujours dans les années 50, ne  se reconnaissant pas dans la nouvelle  tendance musicale parisienne  (et particulièrement dans la musique  que compose les étudiants de Schoenberg et de Nadia Boulanger),  Catoire commence à tracer sa propre  voie, en solitaire.

 

(c) Fond Catherine Catoire

Pendant trois ans, dans le cadre  de son enseignement, Jean Catoire  confronte à ses élèves ses conceptions  musicales très personnelles. Après  une période de plus de dix ans de recherche, il découvre « la possibilité  pour un compositeur de réaliser de  manière optimale sa quête personnelle  non dans le refus du ou des styles de son  temps, mais par une volonté audacieuse,  dans l’acte conscient d’accession  à la réalité première que tout vrai  compositeur porte en lui ». Le résultat est une production  importante et totalement ignorée  qui, sur une période de 45 ans, a anticipé la musique des compositeurs  minimalistes les plus connus.

A partir de la Dixième Symphonie  (Opus 98, 1957) Jean Catoire compose  dans le but de transmettre sa vision  absolue des archétypes non résonants. En retranscrivant sous forme de schéma  des archétypes idéaux – qu’il perçoit lors  de visions « qu’ils soient anté-sonores  et donc à réaliser en structures sonores,  ou visuels à réaliser en graphisme » –  Jean Catoire se rapproche ou adhère  totalement à l’idée de Pythagore,  selon laquelle le monde est une forme  parfaite, dont la contemplation doit  être une inspiration.

Jean Catoire était conscient que  la recherche d’un « état primitif » des  architectures sonores, le ferait remonter  jusqu’à une période pré-historique lors  de laquelle les démonstrations sonores  ou visuelles n’avaient pas de finalité  artistique et n’étaient pas un « dérivé »  (comme ce fut le cas du XIVe jusqu’au  début du XXe siècle). Au contraire,  ces démonstrations participent à la vie de la société dans le but d’éveiller une résonance dans le psychisme  des individus et cela uniquement par  la puissante énergie du son.

Linxe 1984 (c) Fond Catherine Catoire

Dans toutes les oeuvres composées  après 1957, Jean Catoire se concentre  sur un unique élément qu’il démultiplie  « pour conduire l’auditeur à la préhension de l’archétype anté-sonore  afin d’abolir en lui la notion de temps ».  « Chaque note possède sa propre valeur absolue, inscrite dans l’absolu des autres  notes ; chaque note doit être jouée seule,  il n’y a donc pas de phrasé au sens  musical du terme. Pas de nuance non  plus, car de telles nuances, qui servent  à rehausser la musique, empêchent  la continuité de la régularité qui conduit  à l’anté-son et donc à l’Absolu du son  avant le son, et du non-temps ».

Selon le compositeur : la structure  si particulière de ses compositions  permet à l’auditeur « de dépasser les  limites du temps qui passe vers l’illimité  du non-temps. Le non-temps n’est  pas l’intemporalité. De même que  le non-acte n’est pas l’inaction, ainsi  le non-temps est l’état antérieur dans  lequel non seulement le temps n’a pas  commencé son inexorable déroulement  mais où aussi – grâce à l’absence de temps, principalement (mais  il y a aussi d’autres causes à cela) –  l’espace, c’est-à-dire l’image en deux  ou trois dimensions est abolie ».

Les compositions de Jean Catoire  sont écrites soit dans un tempo  très lent avec des nuances délicates,  soit dans un tempo rapide avec  des nuances fortes. Le but est « de rendre au son sa composante  primordiale en évitant tout contraste  thématique et dynamique, afin  d’aborder de la manière la moins  incorrecte possible l’archétype  dans son état de non-temps et de non-espace ».

Une telle nudité peut rappeler  les œuvres orchestrales de Johann  Sebastien Bach, qui ne contiennent  aucune indication de nuances. On  pourrait aussi les rapprocher de celles  de Mozart, dans lesquelles l’utilisation  fréquente de l’indication forte-piano  est bien plus à rapprocher d’une volonté  d’accentuation plutôt que de nuances.  Dans l’œuvre de Mozart, le forte  représente dans l’absolu, la plus  grande intensité sonore. Chez ces deux  compositeurs, pour ne citer qu’eux,  le phrasé apparaît à travers les différents registres, les différentes couleurs  des tonalités, ainsi que la place occupée  par chaque note dans un édifice sonore  issu de l’anté-son absolu. Un absolu  très présent dans l’œuvre de Bach  et dont l’équilibre avec le relatif (ce  que Catoire appelle l’« apparat humain  accommodant ») atteint la perfection dans les œuvres de Mozart.

Texte écrit par Lawrence Ball et traduit en français pas Nicolas Horvath.