La chronique de Jean-Noël Martin : Artuan de Lierrée

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jeudi 5 août 2021

Jean-Noël Martin est un spectateur éclairé qui nous partage avec la ferveur de sa plume aiguisée, ses impressions et humeurs de ce qu’il pu a observer avec ses yeux et ses oreilles.

Aujourd’hui, retour sur un après-midi en compagnie des notes et du piano d’Artuan de Lierrée.

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Bateleur et son Gnossien*

Ballade échevelée dans l’immobile

Une légère bourrasque feuillette négligemment la partition sur le piano muet. Puis le vent s’énerve pour de bon, maltraite les feuilles en tous sens, cherchant la mesure, où reprendre, giflant l’anacrouse et l’appogiature. Sur le piano, impassible, trône un crâne…vanité? Allez un peu d’immodestie que diable! Laissons-nous aller, la musique c’est fait pour faire des ronds dans l’atmosphère, des flocs, des ploufs, comme le caillou qui y va de ses ricochets pour amuser Mélusine et les grenouilles. Oui bienvenue les batraciens, quoi de plus liquide que les harmonies de Satie où grouille le triton ?

L’air se ramollit, tout se tasse, dans le public ça jase doucement, on parle de météo, est-ce un bon sujet dans un moment pareil? « Y z’ont dit que l’eau c’était à 17 heures et il est 18 heures » et hop un couplet sur le temps qu’il fait, qu’il aurait dû faire, du temps passé ou pressé avec un zest d’impatience nappé d’un rien de fatalisme. « Remarquez, il fait 8°, on est le 31 juillet, ça doit être le réchauffement global qui fait des siennes, à moins qu’il nous ait oublié, qui ça? Ben, le réchauffement, en attendant moi j’ai bien fait de prendre ma polaire… » Nous habitons pour un temps un bout de saison qui fait de l’impro, « Brise de novembre pour une fin juillet, bientôt Noël, allez savoir avec tout ce qui se passe, moi je fais le sapin pour le 15 août, j’aurai mes petits enfants, en fait ce sont les saisons qui sont en soldes, je vais leur offrir « La petite fille aux allumettes », le temps qu’ils comprennent, ça leur tiendra chaud, jusqu’à Noël.  »

Tiens…une note. Toute seule, comme une goutte d’eau perdue entre deux ondées. Une note? Un Si, pour être plus précis, comme une promesse, au conditionnel. Une promesse sans conditionnel, ce serait comme une aventure avec fromage et dessert, all inclusive.

Une autre note tout en haut, puis un peu plus bas, des accords prudents, il pleut des notes, goutte à goutte, pour de toute petite soif de colibri, la soif d’attendre sans impatience, puisque tout vient pour qui sait…quant à ceux qui ne savent pas encore, ils attendront un peu plus, voilà tout.

Sonnances et dissonances, consonances, frottements, pas de fondamentale, si ce n’est son ombre esquissée ici et là, l’enquête suit son cours et les empreintes sur le piano finiront bien par nous mener vers un pianiste. Il est là. Nonchalamment installé sur son tabouret, chignon porté haut, T-shirt noir, bras tatoué, si ça se trouve, il vient de se lever, il est comme chez lui, il va peut-être se faire un café, non, ce sera une note, longue, on n’est pas dans le ristretto. Une autre, elle s’étire, baille peut-être, prend son temps, se moque du tempo. Pardon, écoutons bien cette note, elle a sa propre pulsion, elle bat comme un cœur qui espère, se tend de toute sa vibration, vers une suivante qui sait se faire attendre. Nous allons ainsi doucement vers les sphères Satikes, un monde où la résolution ne fait pas obligation, un lieu qui peut être ici, ou là, ou les deux. Oui, les deux, Satie c’est aussi autre chose que lui-même, un chat gambadant sur le piano peut faire du Satie sans le savoir, bon il n’a pas de main gauche, mais c’est exactement de cela dont il s’agit, entendre ce qui se passe entre les notes, à peu près comme ce qui n’est pas dit entre deux mots et que pourtant on entend parfaitement parfois même plus fort que le propos principal.

Tout autour vont et viennent passants tristes et touristes aux pas traînants, un cycliste à pied regarde les nuages pour savoir s’il va pleuvoir en mineur ou en majeur.

Voici Satie façon post-it, En Chorale, Bascule, Rebond…le Maître écrivait en pédalant, jouait du mot à mot, arpégeait la ballade, les cloches de la cathédrale s’en mêle, les prémices d’une guerre de religion ? Tout s’arrange, le soleil perce et fuse sous les tilleuls mais bientôt ça sent le nocturne, les basses se font moelleuses sur lesquelles s’égarent quelques notes claires. Le jour se meurt, les passants s’immobilisent, le Bateleur propose son cadavre exquis musical: Conte du Destin, Indécise Chauve-souris…le son du gravier accompagnent les passants qui repartent d’un bon pas en cherchant leur chemin entre les gouttes. Le vent espiègle tourne les pages de la partition, il en faut plus pour troubler un Artuan. Il fait un peu froid, normal, nous sommes dans les hauteurs, il flotte, ça caille, on est en juillet et disons que c’est un beau mois de novembre.

Artuan de Lierré pourrait être un aristo de l’anicroche, un pseudo, mi, sol, si bémol, chercheur en chromatisme velu, un savant flou qui jouerait de l’aspirateur baryton pour un public de mérinos en mal de transhumance, c’est un alchimiste, un pote à Pierre Filozofal. Ce gars-là vous lui donnez un dé, non fait pas dans la couture, l’autre celui qui roule vers la fortune, un jeu de cartes, tiens, des tarots de Marseille, peut-être même un jeu de 7 familles, il vous concocte une sonate sur mesure. Si on le laissait faire, il vous symphoniserait la brabançonne avec un arrosoir, une clé de 12, et la recette des pieds-paquets. Attention ne laissez pas traîner vos jouets, ce type est dangereux, vous claquez une porte, il enchaîne en écrivant un opéra qu’il appellera « Le paillasson perdu, ou le voisin retrouvé », méfiez-vous avec lui l’inversion des pôles nous pend au nez, vous êtes prévenu. Si Satie s’était contenté de faire du vélo, on n’en serait pas là. Un sacré Artuan que cet Aurélien, touche à tout, par exemple 88 fois (oui bravo le nombre de touches du clavier), ça démarrait comme le concert d’un Satie amnésique, ça se termine en numéro de bateleur funambule qui éclaircit les dissonances entre deux à plats de la main gauche, un jeu de comptoir, petits chevaux et nain jaune, une révérence au Maître en point d’orgue avant une belle boucle finale.

C’est ainsi qu’à l’évêché, autant dire sur les brisées du pape résonnèrent tritons diaboliques et autres facéties sacrilèges, en d’autres temps tout cela aurait senti le fagot et l’inquisition se serait frotté les mains à l’eau bénite, aujourd’hui on se contente de gel alcoolique, certains le boiraient dit-on?

Jean-Noël Martin
* Le temps « gnossien » temps figé, ostinato définitif propre au manège et à la ritournelle, prémice de la transe?

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