Nicolas Horvath, pianiste explorateur et artiste central du label 1001 Notes, vient de réaliser quelque chose d’improbable : transcrire pour piano solo les thèmes iconiques d’Assassin’s Creed, et les enregistrer sur un Steinway de 1928 ayant appartenu à Nadia Boulanger. L’album, sorti en avril 2026 chez Harmonia Mundi en partenariat avec Ubisoft et la Philharmonie de Paris, n’est pas un gadget marketing. C’est un geste artistique revendiqué, dans la tradition des grandes transcriptions de Liszt. Un récital est prévu le 23 juin 2026 à l’Amphithéâtre de la Philarmonie de Paris, et il sera présent au Festival 1001 Notes le 17 juillet 2026 à la Patinoire Olympique de Limoges, aux côtés de Tarja Turunen, ex-chanteuse du groupe Nightwish, pour une création inédite mêlant métal lyrique et piano : « Au Royaume des Rêves ». Sa trajectoire dit tout : le classique n’a pas de frontières.
Depuis les origines du jeu vidéo, ses créateurs ont puisé dans le répertoire classique pour donner une âme à leurs univers. Ce n’est pas un hasard : la musique classique transporte des émotions universelles, appartient au domaine public pour les oeuvres anciennes, et possède une puissance évocatrice immédiate que peu d’autres genres peuvent égaler. Mais ce mouvement a progressivement produit l’inverse : des compositeurs de jeux vidéo ont créé des oeuvres qui accèdent aujourd’hui à une dimension classique à part entière.
Le répertoire classique, bande-son des pionniers
La Sonate au Clair de Lune de Beethoven est probablement la pièce classique la plus utilisée dans l’histoire du jeu vidéo. Son premier mouvement est devenu un repère du genre frisson, présent dans Resident Evil, Phantom Dust, The Adventures of Dr. Franken ou Echo Night. Elle apparaît aussi dans Final Fantasy III, tandis que le Lac des Cygnes de Tchaïkovski est convoqué dans Final Fantasy II. Ces emprunts ne sont pas de simples ornements : ils signalent que les créateurs de jeux considéraient la musique classique comme un langage capable de porter des univers entiers.
Le choix du morceau précise toujours le registre émotionnel recherché : action rugissante pour Prokofiev, solitude poignante pour Mozart, vertige pour Bach et sa Toccata et Fugue en ré mineur, que l’on retrouve notamment dans la saga Civilization aux côtés de Vivaldi et Beethoven.
Les compositeurs qui ont donné au jeu vidéo ses propres classiques
Au-delà du répertoire traditionnel, une génération de compositeurs a créé des oeuvres qui ont acquis une dimension classique à part entière.
Nobuo Uematsu est la figure tutélaire. Né en 1959 à Kochi au Japon, admirateur d’Elton John, il rejoint Square en 1985 et compose dès 1987 la musique du premier Final Fantasy. To Zanarkand, extrait de Final Fantasy X, est aujourd’hui probablement la pièce de jeu vidéo la plus jouée en concert dans le monde.
Yoko Shimomura représente l’autre grande figure de cette génération. Née en 1967 dans la préfecture de Hyogo, formée au piano à l’Osaka College of Music, elle voulait devenir professeur. C’est Kingdom Hearts et son thème Dearly Beloved qui la font connaître mondialement.
C418, de son vrai nom Daniel Rosenfeld, né en 1989 en Allemagne de l’Est, sans formation académique, porté par la culture libre et les communautés en ligne, a composé les albums de Minecraft, qui comptent aujourd’hui parmi les bandes originales les plus streamées sur Spotify, avec près d’un milliard d’écoutes.
Les Français à la conquête du jeu vidéo mondial
La France compte parmi les pays les plus actifs dans la composition de musique de jeux vidéo.
Christophe Héral, né à Montpellier en 1960, est le pionnier discret. C’est Michel Ancel qui lui confie en 1999 la musique de Beyond Good and Evil, puis de Rayman Origins et Rayman Legends. A l’occasion du 20e anniversaire du jeu, Ubisoft a publié une édition anniversaire avec la bande-son réenregistrée par un orchestre sous sa supervision.
Olivier Derivière est la figure internationale. Entré au conservatoire dès 5 ans, formé ensuite au Berklee College of Music de Boston, il a travaillé avec l’Orchestre Symphonique de Boston, le Philharmonia de Londres et l’Ensemble Intercontemporain. Son nom est associé à des projets aussi différents qu’Assassin’s Creed IV Black Flag, A Plague Tale : Innocence ou Streets of Rage 4.
Lorien Testard est la révélation mondiale de 2025. Né en 1994, professeur de guitare et artiste sur SoundCloud, il est repéré par Guillaume Broche sur un forum de jeux indépendants. La bande originale de Clair Obscur : Expedition 33, jeu français développé par Sandfall Interactive et élu jeu de l’année aux Game Awards 2025, a été composée sur cinq ans avec Alice Duport-Percier. Elle couvre un spectre allant de l’opéra au rock métal, avec 154 titres pour plus de huit heures de musique. Elle a passé plus de vingt semaines à la première place des classements Classical Album et Classical Crossover du Billboard américain, et s’est hissée numéro deux en France au SNEP.
Le classique réinventé par les gamers
Des millions de jeunes pianistes apprennent aujourd’hui To Zanarkand ou Ezio’s Family avant de se frotter à Bach ou Chopin. C’est par ce chemin inattendu que le répertoire classique touche une génération entière de nouveaux auditeurs. C’est exactement l’esprit de 1001 Notes : le classique comme territoire sans frontières.
